Evidemment, avec une appellation pareille, cette playlist semble peu ragoûtante ! Elle doit son titre au fait que les oeuvres qui la composent ont été plus ou moins atrophiées par des coupures forcément malvenues, telles qu’on les concevait encore jusqu’au milieu du 20ème siècle, pour de mauvaises raisons pratiques ou artistiques ! –Cliquer sur l’image pour la voir en plus grand-.
• Richard Wagner – Die Walküre, acte II
Fuchs, Hotter, Lehmann, Melchior, Klose, List, Flesh, Berger
Orchestre de l’opéra de Berlin, Bruno Seidler-Wikler, scènes 1, 2 et 4 – 1938 *****
Orchestre philharmonique de Vienne, Bruno Walter, scènes 3 et 5 – 1935 *****
Ce monument de l’histoire du disque est malheureusement amputé –crime impardonnable– d’une grande partie de la longue anamnèse de Wotan –acte 2, scène 2-, longtemps considérée comme un « tunnel » scénographie -et cependant essentiel pour comprendre le rôle de Wotan– et assez largement coupée sur les scènes du monde entier –sauf à Bayreuth– et, pour la mise en 78 tours, dans les premiers enregistrements de cet acte, beaucoup moins populaire que les deux autres-.
C’est regrettable : d’une part, parce que ce long passage, qui oscille entre chuchotements introspectifs et colère rentrée fait partie de mes passages préférés du «Ring des Nibelungen » et d’autre part parce que dans cette version, on trouve le premier témoignage enregistré du rôle de Wotan par Hans Hotter –un rôle qu’il a chanté plus qu’aucun autre jusqu’au milieu des années 60, qu’il a marqué à jamais de son empreinte et pour lequel il reste inapproché-, ici à 29 ans : et c’est, déjà, proprement fabuleux ! Tout le reste de cet acte « en kit » -je vous ai dit pourquoi ici- est d’un remarquable niveau de qualité.
• Serge Rachmaninov – Symphonie n°2
Orchestre symphonique de Pittsburgh, William Steinberg – 1954 *****
Extrait du coffret anthologique de 20 CD « William Steinberg. The Complete EMI Recordings » – EMI, 2011
La deuxième symphonie de Serge Rachmaninov fut, durant plusieurs décennies et avec l’aval du compositeur, interprétée dans des versions coupées, parce qu’il craignait qu’elle connût un sort aussi peu enviable que sa première –un « four » monumental à sa création-. Ces coupures représentent une dizaine de minutes –la symphonie, dans son intégralité telle qu’elle est proposée de nos jours, dure une petite heure-.
La version de William Steinberg, la toute première enregistrée à ma connaissance, constitua très longtemps une référence des catalogues internationaux. Le chef semble avoir eu une affection particulière pour l’oeuvre, qu’il réenregistra, avec le même succès critique mais toujours avec des coupures, pour le label Capitol Records en 1961. Dans les deux cas, l’orchestre de Pittsburgh se couvre de gloire et les conditions techniques –ici, une mono très large d’image et bien timbrée– s’avèrent remarquables pour leurs époques respectives.
L’imagette de droite –cliquer pour la voir en plus grand, c’est en Anglais très accessible– vous propose la critique parue dans la revue Gramophone en juin 1955, lors de la parution de ce disque en Angleterre -je n’en ai pas trouvé trace dans les archives françaises, malheureusement incomplètes…-. Il est étonnant que William Steinberg, dont les disques connurent régulièrement un très grand succès critique en leur temps, ait ensuite été « oublié » jusqu’à sa « redécouvert » en 2011 avec la sortie du gros coffret EMI Icon.
• Reinhold Glière – Symphonie n°3 « Ilya Mourometz »
Orchestre symphonique de Houston, Leopold Stokowski – 1958 ****
Extrait du coffret anthologique de 10 CD « Leopold Stokowski, The Maverick Conductor » – EMI, 2009
La troisième symphonie de Reinhold Glière –compositeur russe comme son nom ne l’indique pas…– est une oeuvre à programme décrivant les exploits d’Ilya Mourometz, le bogatyr le plus célèbre de la mythologie de la Rus’de Kiev –la Russie ancestrale-. Il s’agit d’une symphonie pléthorique et foisonnante d’idées, d’une durée un peu supérieure à une heure, dont les premières versions enregistrées présentait un nombre de coupures plus ou moins aléatoires pour la faire tenir en environ 40 à 50 minutes, soit deux faces de 33 tours.
Cette version de Stokowski, la deuxième à avoir été enregistrée après celle de Ferenc Fricsay en 1956, est celle qui présente les coupures les plus nombreuses –connaissant ce chef, ces « tripatouillages » étonnent peu, et encore moins dans cette symphonie-, mais on ne s’en rend guère compte si on ne connaît pas l’oeuvre intégrale telle qu’elle est régulièrement proposée de nos jours, qui peut même paraître longuette entre de mauvaises mains… Ici, malgré un orchestre qui n’est de loin pas le meilleur orchestre américain, le chef fait sonner l’oeuvre de mille feux rutilants, ce qui sied parfaitement à son propos.

