Playlist « Vieux sage de la baguette »
Lorsqu’il décéda en 2011, à 99 ans, Kurt Sanderling était certainement le doyen de la direction d’orchestre. Ayant débuté sa carrière en 1931 comme répétiteur à l’opéra d’état de Berlin, il fut démis de ses fonctions par les autorités nazies et forcé à l’exil. N’ayant aucune famille en Europe de l’ouest ou aux USA, il trouva refuge, en 1936, en URSS où résidait déjà l’un de ses oncles. Il y fut notamment chef principal invité de l’orchestre philharmonique de Leningrad, aux côtés de la star de la direction locale Yevgeni Mravinsky –dont Karajan disait : « Il y a lui et moi »-. La superbe quatrième symphonie de Tchaïkovsky, puissante et très bien architecturée, enregistrée en 1955 et présente dans la playlist date de cette époque. C’est assurément l’une des plus somptueuses versions de cette symphonie, même si elle ne fut découvert en occident que très tardivement lors de sa réédition en CD en 1995.
A partir de 1960, Kurt Sandeling s’établit en Allemagne de l’est –ex-RDA– pour prendre la direction de l’orchestre symphonique de Berlin, dont le régime voulait faire un pendant au prestigieux philharmonique de Karajan. Il y enregistra pour le label est-allemand Eterna une magnifique et très granitique intégrale des symphonies de Sibelius –la toute première à prendre place dans ma discothèque, lors de sa réédition en CD– ainsi que des symphonies de Mahler et de Chostakovich, qu’il vénérait. Il dirigea également durant trois ans la prestigieuse Staatskapelle de Dresde, orchestre avec lequel il enregistra notamment une remarquable intégrale des symphonies de Brahms et cette très sombre symphonie de César Franck –cf. extrait-.
Tous ces enregistrements, quasi-inconnus en Occident, furent redécouverts –avec stupéfaction tant leurs qualités sont immenses– lors de leur réédition en CD au cours des années 90.
En 1981, Kurt Sanderling fut invité à Londres par le Philharmonia Orchestra : il y enregistra pour EMI une intégrale des symphonies de Beethoven sponsorisée par le fabricant de cigarettes canadien Du Maurier –en Australie, c’est la marque de cigarette Benson & Hedges qui sponsorisa le projet et le coffret était doré au lieu d’être rouge…– , qui imposa le packaging du coffret au design identique à celui de ses paquets de cigarettes –cf. cliquer sur l’imagette de droite-.
Il s’agit de la première intégrale des symphonies du compositeur enregistrée en digital, où le chef semble reprendre la baguette exactement là où Otto Klemperer l’avait déposée une quinzaine d’années auparavant : architecture marmoréenne et sévèrement burinée, tension créée par des tempi mesurés mais mieux animés que chez Klemperer, très bel équilibre des pupitres…
Une intégrale que j’aime beaucoup, extrêmement difficile à trouver de nos jours –mon exemplaire est une réédition importée du Japon dégottée miraculeusement-.
• Piotr Illyitch Tchaïkovsky – Symphonie n°4 en fa mineur
Orchestre philharmonique de Leningrad, Kurt Sanderling – 1956 *****
• César Franck – Symphonie en ré mineur
Staatskapelle de Dresde, Kurt Sanderling – 1966 *****
• Ludwig Van Beethoven – Symphonie n°2 en ré majeur
Philharmonia Orchestra, Kurt Sanderling – 1981 *****
Somptueuse playlist donc, d’un grand oublié de la baguette, austère et peu médiatique !
















La notice en ligne,
L’orchestration, en revanche, est tout-à-fait digne du plus pur Tchaïkovsky, qui s’y est toujours entendu pour faire sonner un orchestre : c’est très riche, coloré et contrasté, l’orchestre est utilisé au service de l’action, tantôt léger et brillant, tantôt beaucoup plus sombre et presque dissonant pour des scènes plus introspectives. L’orchestration et son harmonie servent à dépeindre le glissement progressif vers la folie d’Hermann.



J’écoute rarement cette symphonie, plus proche des ballets du compositeur que de ses trois dernières symphonies, mais la version de Mikhail Pletnev, avec l’orchestre national russe qu’il a créé en 1990, issue de sa première intégrale des symphonies de Tchaïkosky parue en 1996 –il en a réalisé une seconde entre 2010 et 2014-, est de très bonne facture, rendant compte de la variété des climats de l’oeuvre, et bénéficie d’une excellente prise de son, réalisée dans la grande salle du conservatoire de Moscou. Les trois étoiles sont plus justifiées par l’intérêt assez mitigé que je porte à l’oeuvre, interprétée de fort belle manière au demeurant.