Dimanche à l’opéra. Die Meistersinger von Nürnberg, de Richard Wagner
Die Meistersinger von Nürnberg –Les Maîtres chanteurs de Nuremberg– est un opéra en trois actes de Richard Wagner, composé entre 1862 et 1867, sur un livret écrit par le compositeur lui-même.
Créé le 21 juin 1868 au Théâtre royal de la Cour de Munich sous la direction de Hans von Bülow –chef d’orchestre très célèbre et pas rancunier, puisque le compositeur lui avait « volé » sa future femme, Cosima, fille de Franz Liszt…-, l’opéra constitue une parenthèse tout-à-fait singulière dans le corpus wagnérien : contrairement aux grandes tragédies mythologiques du compositeur, « Die Meistersinger von Nürnberg » met en scène des personnages bourgeois, des artisans, des artistes de la corporation des maîtres-chanteurs et des habitants de la ville de Nürnberg, au milieu du XVIe siècle.
Son action se déroule donc à Nürnberg –Nuremberg, célèbre pour ses « Organic Lebkuchen », pains d’épice bio tout-à-fait excellents-, ville d’un très grand rayonnement culturel et intellectuel au temps de la Renaissance. Schématiquement, elle oppose deux conceptions de l’art : celle traditionnelle et réglementée, de la confrérie des maîtres chanteurs, défendue par Sixtus Beckmesser, greffier de son état ; et celle, libre, spontanée et novatrice, incarnée par le jeune chevalier Walther von Stolzing. Au centre de l’ouvrage se trouve également Hans Sachs –personnage qui exista réellement-, cordonnier, poète et maître chanteur, figure de sagesse, de générosité et de compréhension artistique.
La version écoutée ce dimanche est celle enregistrée par Herbert von Karajan, entouré d’une solide équipe de chanteurs –de grands noms du monde lyrique allemand de l’après-guerre : Schwarzkopf, Kunz, Edelmann, Hopf, Stolze…-, dirigeant l’orchestre de Bayreuth lors de la réouverture du festival en 1951. –Cliquer sur l’image pour la voir en plus grand, il s’agit de la première édition allemande parue en LP-.
Le livret intégral, en Allemand avec une traduction française « chantable » et donc pas toujours tout-à-fait exacte littéralement est disponible ici.
De manière très succincte, l’argument de l’oeuvre se présente ainsi : Pogner, riche orfèvre de Nürnberg, promet la main de sa fille Eva au vainqueur du concours de chant organisée par la confrérie des maîtres-chanteurs. Eva est amoureuse d’un jeune chevalier, Walther von Stolzing, qui ne fait pas partie de cette corporation. Avec l’aide de Hans Sachs, cordonnier, il va composer un chant d’un genre nouveau, qui lui permettra de remporter le concours et la main d’Eva, au grand dam de son rival, le greffier Sixtus Beckmesser.
• A l’acte I, Wagner oppose la rigidité des conventions à la liberté de l’inspiration. Walther von Stolzing représente le génie spontané, Sixtus Beckmesser le formalisme et Hans Sachs la possibilité d’une synthèse entre tradition et renouvellement.
• L’acte II mêle lyrisme amoureux, réflexion esthétique et comédie populaire. Hans Sachs apparaît comme le véritable médiateur de l’action : il protège les amoureux tout en préparant, consciemment ou non, le triomphe d’une conception plus libre de l’art.
• Au cours de l’acte III, la victoire de Walther von Stolzing symbolise le triomphe d’un art vivant et libéré des normes et des contraintes, capable de renouveler la tradition sans la détruire. Hans Sachs apparaît comme le personnage central de cette réconciliation.
« Die Meistersinger von Nürnberg » est cependant beaucoup plus qu’une simple comédie sentimentale se terminant par un mariage heureux. Wagner y développe une véritable réflexion sur la création artistique, la transmission du savoir et les rapports entre tradition et modernité. Les trois personnages principaux incarnent trois attitudes face à l’art :
• Walther von Stolzing représente l’inspiration libre, la jeunesse et le renouvellement esthétique.
• Sixtus Beckmesser incarne le formalisme, l’application mécanique des règles et la peur de l’innovation.
• Hans Sachs représente la sagesse artistique, capable de synthétiser l’héritage du passé et les exigences de la création nouvelle. –Cliquer sur l’imagette de droite pour agrandir son portrait-.
L’œuvre possède également une dimension profondément humaine : Sachs renonce à son amour –sans doute plus paternel que charnel– pour Eva afin de permettre son bonheur avec Walther. Cette générosité donne au personnage une dimension presque héroïque, mais sans tragédie ni sacrifice spectaculaire.
Sur le plan musical, Wagner réalise une synthèse remarquable entre la grande forme symphonique, les ensembles vocaux, les scènes populaires et les développements dramatiques. L’orchestre joue un rôle essentiel dans la caractérisation des personnages et dans la continuité de l’action. Le prélude –extrait 1-, le quintette de l’acte III, la chanson du prix, les deux monologues de Hans Sachs et le chœur final –extrait 2– comptent parmi les pages les plus célèbres de l’ouvrage.
En définitive, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg célèbrent la possibilité d’un art nouveau qui ne renie pas son passé : la tradition n’est véritablement vivante que lorsqu’elle demeure capable d’accueillir l’innovation créatrice.
La version de ce jour est historique –cliquer sur l’image pour la voir en plus grand : il s’agit de la réédition française en LP parue en 1983– et parut initialement en un volumineux coffret de 34 disques 78 tours chez EMI-Columbia !
Elle a été enregistrée sur la colline de Bayreuth lors de la réouverture du théâtre après la seconde guerre mondiale, durant l’été 1951, et bénéficie de conditions techniques très convenables eu égard à ses conditions d’enregistrement. Quasiment tous les chanteurs qui officiaient au festival bavarois avant ou durant la guerre y sont plus ou moins proscrits, imposant la constitution de nouvelles équipes : c’est le Neues Bayreuth, repris en main par les deux petits-fils de Wagner, Wieland et Wolfgang, qui expurgent les mises en scène et les décors encore issus de la fin du 19ème siècle, sauf pour « Les Maitres-Chanteurs de Nuremberg », mis en scène de manière encore très traditionnelle en 1951 et 1952 par Rudolf Hartmann, et dont la rénovation ne fut entreprise qu’en 1956 par Wieland Wagner. A partir de 1953, une équipe assez restreinte de chanteurs revint chaque été pour la durée du festival, mais en 1951 et en 1952, cette équipe n’était pas encore définitivement établie : c’est le cas pour cet enregistrement, où l’on trouve des artistes qui, ensuite, ne seront plus sollicités.
Les chanteurs de cette version s’avèrent tous en adéquation avec les besoins parfois écrasants de leur rôle, les choeurs de Bayreuth ont toujours été d’un très bon niveau et l’orchestre brille de mille feux –ce ne fut pas toujours le cas dans la première moitié de la décennie du Neues Bayreuth-, sous la direction d’un Karajan encore jeune mais bénéficiant déjà d’une immense réputation dans la direction d’opéra. Si cette version est en effet une grande et belle version –et je l’aime beaucoup pour toutes ces raisons, malgré une prise de son parfois un peu précaire-, elle souffre cependant d’un défaut majeur : Otto Edelmann, solide et sonore, peut chanter avec force et vaillance le rôle écrasant de Hans Sachs, mais il n’en trouve malheureusement que rarement l’esprit à la fois paternel, bonhomme et sage, et son incarnation un peu terne –malgré une excellente diction– n’est donc que solide et sonore –deux qualités qu’on ne retrouvera cependant pas toujours dans la discographie…-.

Dans ma discothèque figurent quatre autres versions, dont trois sont hautement recommandables et une est très bonne. –cf. image ci-dessous-. La version d’Eugen Jochum –1– enregistrée sur le vif lors de la réouverture de l’opéra de Munich en décembre 1949 est au moins aussi essentielle que celle écoutée ce jour : prise de son très convenable, direction brillante et engagée, bons solistes et choeurs et, surtout le Hans Sachs de Hans Hotter, qui n’a jamais été égalé dans ce rôle : la voix est somptueuse et l’incarnation du personnage, entre autorité, renoncement et bonhommie, est magnifique –cf. extrait 3, à comparer avec l’extrait 2…-. La version que je place tout au sommet de mon Panthéon personnel.
En 1956, il rayonne encore, mais isolé au sein d’une distribution moins engageante à mes oreilles, dans la version d’un Cluytens –2– chef ici solide et carré, mais assez peu inspiré.
Les versions « modernes » de Kubelik –3– à Munich –1967– et de Karajan –4– à Dresde –1971-, sont également du plus haut interêt et s’avèrent les plus recommandables, à mes oreilles, de l’ère stéréo : bien dirigées et proposant des plateaux équilibrés et de qualité : la version stéréo idéale, selon moi, combinerait le plateau de Kubelik avec l’orchestre et la direction de Karajan à Dresde, mais on ne vit malheureusement pas dans un monde idéal…















