Dimanche à l’opéra – Lulu, d’Alban Berg

« Lulu » est un opéra inachevé d’Alban Berg, composé entre 1929 et 1935, inspiré de deux pièces –longtemps interdites en Allemagne : ce n’est que sous la libérale République de Weimar que « La boîte de Pandore » fut popularisée, notamment grâce au très beau film « Loulou » de Georg W. Pabst, en 1929, remarquablement restauré– de Frank Wedekind : « La boîte de Pandore » et « L’esprit de la terre », que le compositeur a habilement combinées. L’oeuvre, exigeante pour l’auditeur, relativement complexe et très structurée formellement, associe atonalité, technique dodécaphonique, formes classiques, expressionnisme, théâtre, jazz, cabaret et même un interlude cinématographique. J’ai eu la chance de voir cet opéra il y a près de vingt ans dans la remarquable production de l’opéra national du Rhin, dans une très belle mise en scène, sous la direction d’un chef que j’apprécie particulièrement, Günther Neuhold, toujours à l’aise à l’opéra.

La version de ce jour est la version incomplète en deux actes enregistrée en février 1968 par Karl Böhm –aka Karli Sac-de-patates– à l’occasion d’une série de représentations à l’opéra de Berlin. Les chanteurs font partie des très grands noms du chant lyrique de l’époque et cette version fut longtemps très réputée malgré une titulaire du rôle-titre manquant un peu de passion, et même si désormais, on peut lui préférer les versions complètes en trois actes. Grâce à son plateau d’un très haut niveau d’ensemble et à l’étiquette jaune de son éditeur, il s’agit sans doute de la version qui a permis à de nombreux mélomanes de découvrir l’oeuvre, les deux versions l’ayant précédée étant restés assez confidentielles. Je vous ai retrouvé dans mes archives, pour les lecteurs anglophiles intéressés, la critique favorable et exhaustive de cet enregistrement, que vous pourrez lire ici.

• Prologue – L’opéra s’ouvre sur une présentation de Lulu –prononcer « Loulou »-, héroïne juste sortie de l’adolescence, à la fois fascinante, mystérieuse et destructrice. Dans une atmosphère de spectacle de cirque, un dompteur présente symboliquement différents animaux, dont le serpent. Cette image annonce d’emblée la nature ambiguë de Lulu : elle est à la fois victime, prédatrice, objet de désir et force de destruction.
Le premier acte montrera comment cette femme exerce une fascination irrésistible sur les hommes qui l’entourent.

• Acte 1 – Lulu est mariée au médecin, un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Mais ce mariage n’est qu’une apparence : Lulu entretient une relation avec un peintre, qui réalise son portrait. Le peintre est profondément amoureux d’elle. Il représente Lulu comme une créature idéale, presque irréelle. Mais la situation devient rapidement dramatique. Le médecin découvre progressivement la relation entre sa femme et le peintre. Bouleversé par cette révélation, il meurt brutalement : sa mort est présentée comme un effondrement provoqué par le choc.
Lulu devient alors veuve. Mais la disparition du médecin ne la libère pas véritablement : elle ne fait que déplacer les rapports de pouvoir qui s’exercent autour d’elle. Le peintre, désormais uni à Lulu, croit pouvoir construire avec elle une nouvelle vie. Il découvre cependant peu à peu que Lulu n’est pas la femme idéalisée qu’il avait imaginée. Lorsqu’il comprend l’étendue des relations de Lulu avec d’autres hommes, il se suicide. Lulu se retrouve ainsi responsable, directement ou indirectement, de la disparition de deux hommes.
Un troisième personnage occupe une place essentielle : le Dr Schön, journaliste et homme du monde, qui connaît Lulu depuis longtemps. Il est profondément attiré par elle mais tente de résister à cette fascination. Schön représente l’homme qui voudrait transformer Lulu en femme respectable tout en étant lui-même prisonnier de son désir.
À la fin de l’acte, Lulu est devenue une femme extrêmement riche et socialement influente. Elle exerce une fascination croissante sur son entourage.

• Acte 2 –  Au début du deuxième acte, Lulu est désormais l’épouse du Dr Schön. Elle vit désormais dans un univers luxueux. Mais le mariage ne résout rien : Schön sait parfaitement que Lulu continue d’attirer et de séduire des hommes et des femmes. Autour d’elle gravitent notamment :
Alwa, le fils du Dr Schön, écrivain et compositeur ; la comtesse Geschwitz, artiste lesbienne profondément amoureuse de Lulu ; un athlète ; un étudiant ; Schilgolch, un vieux mendiant qu’elle semble connaître de longue date… Tous ces personnages participent au système complexe de désir qui entoure Lulu.
Lorsque Schön découvre que Lulu continue à avoir des relations avec d’autres hommes, il veut la contraindre à renoncer à son comportement et lui demande de se suicider. Mais Lulu refuse, affirme implicitement son droit à disposer d’elle-même et refuse de se soumettre aux exigences morales de Schön. La confrontation atteint son paroxysme, Lulu saisit une arme et tue Schön. Cette scène constitue le véritable point de basculement de l’opéra : Lulu devient officiellement une meurtrière.
Lulu est arrêtée et emprisonnée. Un film muet sur une musique tumultueuse et rythmée montre son année d’emprisonnement dans le palindrome : arrestation, détention, procès, fermeture de la porte de la cellule, réflexion dans l’eau (en soulignant ses yeux), ouverture de la porte de la cellule, tournées des médecins, hospitalisation et évasion.
Mais elle possède toujours un pouvoir considérable sur ceux qui l’entourent. La comtesse Geschwitz, qui l’aime passionnément, accepte de l’aider. Elle se sacrifie pour permettre à Lulu de s’évader. Lulu parvient finalement à sortir de prison et à quitter l’Allemagne.

Alban Berg achève ici la musique de son opéra, et n’a jamais réussi à boucler le troisième acte, occupé qu’il fut à écrire un concerto pour violon à la mémoire de la fille de Gustav Mahler, récemment disparue –le fameux concerto « à la mémoire d’un ange »-. Lui-même mourut subitement d’une dysenterie suite à un abcès dentaire –d’autres disent un furoncle suite à une piqure d’insecte– Sa veuve refusa toujours que l’on complète, à partir des esquisses du compositeur, l’orchestration du troisième acte, qui fut achevé en secret par Friedrich Cerha et créé à Paris en 1979 par Pierre Boulez.

• Acte 3 – Le troisième acte nous transporte dans un univers international de décadence, d’argent et de criminalité. Lulu a fui avec plusieurs de ses compagnons. Elle se retrouve d’abord à Paris, où elle tente de reconstruire sa vie.Mais elle est poursuivie par son passé confrontée à des problèmes financiers et à des hommes qui cherchent à exploiter son image et sa sexualité. Lulu n’est plus la femme riche et puissante du début de l’œuvre : elle est devenue une fugitive. Elle doit finalement quitter Paris pour Londres, où elle vit dans une situation misérable et survit grâce à la prostitution.Elle est accompagnée notamment par Alwa, la comtesse Geschwitz et Schigolch, le vieux mendiant qui lui est attaché depuis longtemps.La grandeur sociale de Lulu a complètement disparu. Elle qui dominait autrefois les hommes se trouve maintenant exposée à leur violence.
Le dernier acte est construit autour d’une série de rencontres avec des clients : Lulu reçoit successivement plusieurs hommes. Le premier est un professeur. Il est assassiné. Puis vient un Noir, qui refuse de payer Lulu et se montre violent. Enfin arrive Jack l’Éventreur, qui assassine Lulu. La comtesse Geschwitz tente de défendre son amie mais est également mortellement frappée.

Deux autres versions de Lulu figurent dans ma discothèque :
l’excellente version viennoise, en deux actes, de Christoph von Dohnanyi –à mes oreilles la meilleure version sous cette forme inachevée-, parue chez Decca en 1978 et très bien dirigée, très bien chantée et très bien enregistrée.
Dans une optique complémentaire et presqu’opposée, la version complète en trois actes enregistrée au moment de sa création à Paris par Pierre Boulez, un peu aride et rigoureuse, très vivante dramatiquement mais au détriment de la beauté sonore : on ne peut pas toujours tout avoir ! –Cliquer sur les imagettes pour les voir en plus grand-.
Pour de nombreux mélomanes, il reste sans doute plus facile d’appréhender cette oeuvre complexes par le DVD –mon choix personnel-, il existe plusieurs bonnes versions de l’oeuvre en trois actes, toutes très séduisantes musicalement, dans des mises en scène plus ou moins réussies –à mes yeux, évitez la mise en scène d’Olivier Py, archi-colorée et qui, à mon avis, va à encontre du caractère somme toute assez sombre de l’opéra-.

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